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Chronique littéraire


La petite poule qui voulait voir la mer de Christian Jolibois et Christian Heinrich est sans doute la lecture qui m’a le plus interrogée, voire énervée ces derniers temps. Destinée aux enfants entre 5 à 8 ans, cette histoire est tirée de la série Les petites Poules, souvent utilisée en primaire.

Une jeune poule nommée Carméla réfute l’idée de passer le reste de sa vie à pondre et décide de tenter l’aventure et l’aventure pour cette rebelle, signifie d’aller voir la mer. S’en suit un voyage initiatique qui s’achève par le sauvetage en mer de la poulette par Christophe Colomb en partance pour le nouveau monde. Le prix à payer pour la traversée avec Colomb est la ponte d’un œuf par jour, Arrivée de l’autre côté de l’océan, Titikok, un jeune coq tout rouge l’accueille et toute sa tribu célèbre joyeusement son arrivée. La vie est enchantée, l‘amour les unis, ils se marient et sont très heureux. Christophe Colomb embraque le jeune couple pour la traversée retour. Tous deux sont fêtés comme il se doit dans le village de la jeune mariée. Au printemps suivant naît Carmélito, leur premier fils, peu enclin lui aussi à une vie routinière, et qui rêve d’aller dans les étoiles.

Si l’intention est de démontrer que la différence est en soi une aventure, et qu’elle peut amener à de belles rencontres et même au bonheur, bien sûr, je suis fan surtout si l’aventure est menée par une jeune poule. En revanche, si pour ce faire, les auteures convoquent l’histoire dans l’histoire, et ici, l’histoire de l’Amérique, il faut l’assumer et ce n’est pas vraiment le cas. Historiquement, Colomb débarque à saint Domingue, il va surtout écrire la première page d’une colonisation rendue possible grâce à l’aide amicale et nourricière des Indiens semblable à celle réservée à la petite poule et célébrée depuis à Thanksgiving, mais la suite est moins pacifique puisque la nation américaine se bâtira sur les cendres de la nation indienne. La conquête de l’ouest jusqu’au pacifique, The Frontier à grands coup de « Go west young man! », va décimer les tribus les unes après les autres. Pas un mot sur cette perspective funeste, alors que, lors de la fête de bienvenue, le jeune Titikok s’écrit « Devinez qui vient dîner? » référence au film Devine qui vient dîner de 1967 avec Sydney Poitier qui se veut une satire de la ségrégation et du racisme envers les noirs aux U.S.A.. Que vient faire la ségrégation dans le contexte de l’histoire ? Pourquoi passer sous silence le triste sort des Indiens et faire allusion à la ségrégation, fait historique complètement anachronique ? Pour finir, le jeune Carmélito rêve d’aller dans les étoiles, The New Frontier, c’est-à-dire la conquête de l’espace, déjà bien entamée, et qui sera, on le sait déjà, le théâtre d’une lutte sans merci. Je pourrai aussi revenir sur le prix à payer pour la traversée, à savoir la ponte d‘un œuf par jour, ce qui signifie pour la jeune poulette de trahir son désir d’émancipation. Le message de l’histoire est louable, et en même temps, de nombreux messages subliminaux le sapent au fur et à mesure. Un enfant est un adulte en devenir alors autant le respecter.

Christian Jolibois, Christian Heinrich. La petite poule qui voulait voir la mer. PKJ 2000.

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